Éric Giroud: Designer sur toute la ligne

Eric Giroud interview

Éric Giroud avoue avoir gardé en lui une grande part d’enfance. Cet esthète, d’une élégance irréprochable, a été bercé par la musique, la littérature et la peinture. Il est devenu architecte mais, en vrai dessinateur, il se tourna vers le design. Téléphonie, art de la table, mobilier, il se laissa guider par son inspiration et son imagination jusqu’à devenir le designer horloger le plus en vue de sa génération.

Interview: Natacha Borri

Eric Giroud croquisSLT: Comment passe-t-on de l’architecture à l’horlogerie?

EG: C’est l’élan du dessin qui m’a propulsé vers le design industriel d’abord, puis horloger. J’ai pourtant conservé des réflexes d’architecte qui crée du vide entre les murs pour faire naitre un espace de vie. Je travaille de la même manière en imaginant les boîtiers des montres, tout d’abord en coupe, puis en trois dimensions afin d’obtenir un équilibre entre les pleins et les vides.

SLT: Qu’est-ce qui vous inspire?

EG: La nature m’apaise, mais je puise mon inspiration dans un réservoir culturel que j’ai alimenté toute ma vie au fil des lectures ou des expositions, en écoutant de la musique ou en en portant un certain regard sur le quotidien. Une silhouette, une couleur, un simple détail, peut faire jaillir une idée et déclencher à l’improviste le processus créatif. L’interaction avec l’autre est aussi fondamentale, s’asseoir autour d’une table, écouter, échanger, capter le projet de la marque permet parfois de dépasser les limites du design et de la créativité.

SLT: Pendant le processus de création vous mettez-vous à la place des artisans qui vont donner corps à vos croquis?

Eric Giroud croquis
Harry Winston-Opus 9

EG: Je ne me mets pas à leur place, mais je les rencontre pour mieux connaître leur savoir-faire afin de travailler ensemble et de bien collaborer. Je privilégie cette approche pour apprendre et découvrir le projet et les interlocuteurs. L’échange est la base d’une coopération réussie, un projet nourrit de bonnes intentions et élaboré par des personnes de qualité et positives ne peut que fonctionner.

SLT: Est-ce que l’un de vos projets a obligé des artisans à inventer de nouveaux gestes pour le réaliser?

EG: Le saphir d’une montre est très compliqué à façonner, lorsque j’ai imaginé l’Opus 9 d’Harry Winston il a été difficile de trouver un artisan à même de le réaliser. Le saphir monobloc tubulaire de cette montre demandait un usinage particulier. Les premiers essais ne furent pas concluants puisque les artisans n’avaient pas réussi à le tailler d’un bloc et l’avaient collé. Il a fallu aller jusqu’au Japon pour trouver le savoir-faire à même de donner corps au projet.

Eric Giroud croquisSLT: Quel métier d’art vous impressionne?

EG: Le dessin car il est le support, la racine de nombreuses créations. Je suis très admiratif d’Yves Saint Laurent qui dessina frénétiquement toute sa vie et avec quel talent! La haute couture m’impressionne, comme Christian Lacroix qui a amené la couleur et les métiers d’art, et Alexander McQueen qui a développé une créativité borderline très moderne. Je suis aussi passionnément admiratif des créateurs de bijoux grâce auxquels le dessin prend vie en trois dimensions comme par exemple la maison Vhernier pour qui j’ai une véritable admiration. Et bien sûr comme JAR, qui reste un des plus grands créateurs de bijoux contemporains.

SLT: Et les métiers d’art dans l’horlogerie?

Eric Giroud MB&F
MB&F-HM7 Aquapod

EG: Lorsque je vois un peintre miniaturiste ou un graveur passer des semaines sur la même pièce en travaillant au microscope, je décèle un côté monacal qui tend presque à la méditation.

SLT: Qu’est-ce qu’une belle montre? Y a-t-il des règles à respecter?

EG: Elle doit être élégante, juste, harmonieuse, ce qui ne veut pas forcément dire parfaite, véhiculer un savoir-faire et être estampillée du temps dans lequel on vit. J’ai travaillé pour plus de 60 marques et ne suis pas forcément attaché au luxe mais une montre doit avoir une âme. Il n’y a pas de proportion idéale, tout est possible dans le cadre du territoire de la marque. «Au-delà des règles naît la liberté».

SLT: Quelle montre portez-vous?

EG: Une Octa Réserve de marche de F.P. Journe, je la trouve belle avec son cadran très délicat et raffiné. Je porte aussi une Vacheron Constantin Patrimony, particulièrement chic, elle convient à ma personnalité plutôt classique, je suis quelqu’un qui aime les choses romantiques et sensuelles.