Annina Roescheisen : Entrevue en technicolor

La troublante artiste germano-slovène balade sa silhouette longiligne et son regard d’acier de Munich à New York. Son élégance naturelle est la toile sur laquelle s’animent ses tatouages multicolores. Rencontre en quelques mots et le temps d’un shooting.

SLT : Comment vous qualifiez-vous ? Peintre, photographe, vidéaste, sculpteur ?
Je travaille avec plusieurs supports et médias donc je suis artiste pluridisciplinaire ou multi médias. Je m’exprime par la photo, la vidéo, la peinture et le dessin, la sculpture, la performance, des installations et la musique. 

Vous êtes le modèle du shooting du magazine, quel est votre rapport à la mode ?
Même si j’adore la mode et que je suis son actualité, mon budget part intégralement dans l’art. J’ai même vendu une pleine armoire de chaussures pour finir une pièce d’art vidéo.

Avez-vous toujours souhaité devenir artiste ?
Devenir artiste a été un processus, je n’ai pas un parcours classique. J’ai un Master en histoire de l’art, spécialité Moyen Âge, de l’université Ludwig Maximilian de Munich ainsi qu’un Master en philosophie politique. J’ai travaillé chez Sotheby’s, dans une galerie, j’ai aussi été agent d’artistes. Depuis 2012, je participe à la performance « Systema Occam » de Xavier Veilhan. J’ai aussi réalisé des œuvres pour un projet de charité de Peugeot que j’ai co-curaté, mais c’est le galeriste Renaud Bergonzo, qui m’a aidé à me lancer en tant qu’artiste.
Dans la vie, ce qu’on est, est parfois plus évident pour les inconnus que pour soi-même.

Votre première émotion artistique ?
Je pense que nous vivons toujours plusieurs émotions en même temps et en parallèle. Lors d’une lecture que je donnais à New York à la Stuyvesant High School, un élève m’a demandé qu’elle est pour moi l’émotion la plus puissante que l’art peut offrir. J’ai répondu : la confusion. Elle décrit un mélange des émotions, elle est le départ d’un processus de réflexion.

Avez-vous compris très jeune que l’art vous accompagnerait tout au long de votre vie ?
Inconsciemment oui, car l’art me fait vibrer. Ce n’est pas mon travail, c’est ma vie, c’est ce que je suis. J’ai grandi en Bavière, ses églises m’ont inspirée ainsi que les créations du Moyen Âge et les œuvres de Chagall, Franz Marc, Egon Schiele et les Expressionnistes de la « Brücke ».

Un artiste qui vous touche particulièrement ?
Il y en a beaucoup, mais mon cœur bat pour le Moyen Âge et les artistes comme Giotto, Rogier van der Weyden ou Jérôme Bosch. L’art contemporain m’évoque aussi des sentiments puissants, par exemple le travail de Hans Op de Beeck et de Matthew Barney, ou Hilma af Klint et Emma Kunz pour l’art moderne

Quelle est la plus belle œuvre d’art à vos yeux ?
À mes yeux, la nature est l’œuvre la plus belle et la plus parfaite qui existe. Les hommes essayent de s’approcher de sa perfection pourtant, aucune photo, aucune sculpture ne pourra évoquer les émotions ressenties quand on est dans la nature.

Si vous ne deviez en garder qu’une ?
Je préfère n’en garder aucune et me souvenir de toutes. 

Comment imaginez-vous votre vie si vous n’étiez pas artiste ?
Il n’y a jamais eu d’autre option. Pour moi, être artiste est une quête de soi, je ne pourrais donc pas être autre chose sans en mourir.

Un moment clé de votre existence ?
Lorsque j’ai finalement pris conscience d’être une artiste. 

Comment êtes-vous devenu cette artiste reconnue sur la scène internationale ?
Il faut être prête à voir 300 portes se fermer devant soi, mais savoir qu’un jour, une va s’ouvrir. Si je n’avais pas été 300 % artiste, j’aurai abandonné. Par bonheur, ma mère m’a toujours soutenue sans jugement, je lui suis profondément reconnaissante pour ça. 

Autisme, droit de la femme, sans-abris, prévention du suicide, vous êtes impliquée 

dans de nombreux projets philanthropiques. Parlez-nous de #WhatBringsPeace.
Je me suis engagée dans des projets philanthropiques, car je vois l’art comme un langage universel capable de faire bouger les lignes. #WhatBringsPeace est un projet participatif ouvert à tous, j’y travaille depuis 2016. C’est une réflexion sur la paix intérieure et du coup aussi la guerre intérieure. C’est un projet qui ne vend rien, mais qui interroge les gens sur cette « simple » question : « What brings peace ? ». Chacun doit écouter son Moi intérieur pour comprendre qu’au-delà de nos différences culturelles, religieuses ou politiques, nous sommes les mêmes dans nos émotions.

Vous intervenez lors d’importantes conférences internationales, jusqu’au World Economic Forum de Davos.
Quelle influence a l’art sur la marche du monde selon vous ?
Économiquement, l’art est un langage difficile à mesurer, mais je pense que c’est là sa beauté. Nous voulons tout calculer, estimer, contrôler pour nous sentir en sécurité, mais nous avons oublié le bonheur de se sentir libres. L’art a un impact subtil sur la marche du monde et sur notre psyché, pourtant, de nombreux artistes et acheteurs le voient comme un business, ils oublient les émotions, c’est un choix. Je côtoie autant de personnes orientées business qu’émotion, même si l’un ne doit pas exclure l’autre et que l’art doit se mettre au service de l’éducation et devenir accessible à tous pour influencer positivement le monde.